Un individu disposant d’une connaissance parfaite de soi serait donc l’égal d’un dieu. Pour les philosophes grecs, la connaissance de soi-même est synonyme de sagesse. Elle permettrait en effet à l’individu de prendre conscience de ses propres limites, de se libérer de ses défauts, de développer ses qualités, et, en faisant abstraction de tout ce qui dans le « je » n’est pas personnel, de prendre conscience de sa véritable identité et, au fond, de sa liberté.

La devise delphique laisse entendre que nous ne nous connaissons pas réellement, que la connaissance de soi n’est pas une donnée immédiate de la conscience. Elle nous invite donc à entreprendre une recherche, une descente dans les profondeurs de notre intériorité pour trouver l’essence de notre être. Or, cette recherche passe d’abord par la découverte et l’affirmation de notre moi. Cette affirmation est le fondement de la philosophie cartésienne en même temps que celui de toute entreprise de recherche de sa propre identité. Pour approfondir la connaissance que nous avons de nous-mêmes, il faut donc se demander s’il est légitime de parler du soi par soi et quels en seraient les moyens et les conditions.

La recherche de la connaissance de soi a une condition : le sentiment de notre être. Descartes, dans son Discours sur la méthode, prouve que l’affirmation « Je pense, donc je suis » (c’est à dire le cogito, « premier principe » de la philosophie cartésienne) est « si ferme et si assurée que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques [ne sont] pas capables de l’ébranler. » En effet, il est possible de douter de tout, même de l’existence effective de notre corps et du monde autour de nous, sauf de l’existence de notre pensée, de notre je. A partir du moment où nous nous rendons compte de l’irréfutabilité de l’existence de notre pensée indépendante, nous prenons conscience de notre « je ». Il nous est permis alors d’entamer la recherche de notre « moi », c’est à dire de la nature de notre propre identité.

Certains philosophes imaginent que nous avons à tout moment « la conscience intime de notre moi » (Hume), que nous avons un sentiment invincible de la connaissance de nous-mêmes que nous ne mettons que rarement en doute. Cependant, avoir un sentiment immédiat de notre être, ce n’est pas avoir une connaissance pleine et entière de soi. Il arrive que nous nous surprenions nous-mêmes, ou que nous passions par de graves crises de remise en question. Notre comportement, notre façon de penser varient suivant nos expériences. La connaissance de soi implique une recherche, et cette recherche doit disposer de moyens adaptés à son but.

Nous sommes a priori les mieux placés pour nous connaître ; par l’introspection, nous pouvons accéder à une certaine connaissance de nos sentiments, de nos qualités et de nos défauts, de nos motivations et de nos convictions. Mais accède-t-on à un niveau particulier de la réalité mentale par l’introspection, ou cette méthode tend-elle a susciter l’objet même auquel elle prétend accéder ? Le paradoxe de l’introspection est que le sujet se confond avec l’acte de s’observer lui-même. De même l’introspection est normalisée par le langage. Il n’en reste pas moins que l’idée de « savoir » ce qu’on est soi-même soulève des difficultés de principe : en quel sens emploie-t-on « savoir », s’il s’agit d’intériorité ?

Il paraît difficile par ce moyen d’avoir une connaissance objective de nous-mêmes : la connaissance que nous pouvons avoir de nous par l’introspection passe à travers le filtre de l’opinion que nous nous faisons de nous. Ainsi, nous pouvons être tentés d’exagérer, d’amoindrir ou de taire certains de nos défauts. Dans son roman de science-fiction La Révolution des Fourmis, Bernard Werber nous rappelle que « pour comprendre un système, il faut… s’en extraire. » Or, il est impossible de « sortir de soi » ! Je suis à la fois le sujet et l’objet. Le « Je » qui pense le moi en est une émanation. L’introspection ne peut, seule, mener à la connaissance de soi. De plus, elle est presque impuissante à juger nos actions sans prise de recul : le temps et l’expérience qu’il délivre permet parfois de porter un regard réellement critique sur le « soi » que l’on était auparavant – mais elle ne peut permettre d’éviter les ennuis ayant résulté d’une mauvaise action passée de notre part, elle permet tout au plus de prendre conscience de nos erreurs passées.

Il apparaît donc clair que l’introspection ne peut suffire au philosophe recherchant son identité réelle. Il lui est indispensable de prendre en compte les réactions de l’Autre devant les manifestations dans le monde extérieur de sa pensée, de ses sentiments. Si possible, il devra faire directement appel au jugement de l’Autre. Il lui sera ainsi permis de prendre conscience de ce qu’il se cachait, de ce à quoi il n’avait pas pensé. Il aura l’impression que la vérité lui « saute aux yeux », et il aura fait un grand pas dans la connaissance qu’il a de sa propre intériorité.

Cependant, ce deuxième moyen d’accéder à la connaissance de soi n’est pas parfait ; en effet, la vision que l’Autre nous donne de nous-mêmes, si elle a le mérite d’être différente de la nôtre, n’est pas purement objective : son jugement peut être déformé par l’amitié ou l’antipathie qu’il éprouve pour nous. En outre, sa critique est nécessairement incomplète, puisqu’elle ne peut s’appliquer que sur les traits de notre caractère que nous laissons transparaître, consciemment ou non, au-dehors. L’Autre ne peut voir que mon masque social, le « persona » des latins. De plus, l’Autre n’a pas forcément connaissance de notre expérience personnelle, qui influence considérablement notre psychisme. De sa place, il ne voit qu’une facette, qu’une manifestation de notre personnalité, certainement influencée par sa présence. Le regard de l’observateur modifie déjà l’objet d’observation : alors quand cet objet est un sujet capable de se modifier lui-même, cela nous entraîne dans un jeu de miroirs peu propice à l’observation.

En effet, nous sommes des êtres changeants : notre manière d’être, notre rapport aux choses, nos convictions, peuvent varier infiniment d’un moment de notre vie à un autre. Là encore, notre expérience personnelle joue un grand rôle sur ce que nous sommes, en influençant l’évolution de nos pensées conscientes et inconscientes. Deux amis d’enfance se retrouvant après plusieurs années risquent de ne plus se reconnaître, voire de ne plus prendre plaisir en compagnie de l’autre, tandis que si leurs voies ne s’étaient pas séparées, leur amitié serait peut-être restée intacte.

La connaissance de soi ne peut donc être à la fois totale et définitive : l’évolution de ce que nous sommes, conditionnée par l’évolution du monde autour de nous, est un processus continu, qui ne connaît de fin qu’avec la mort. « La crainte, le désir, l’espérance nous élancent vers l’avenir, et nous dérobent le sentiment et la considération de ce qui est, pour nous amuser à ce qui sera, voire quand nous ne serons plus » Montaigne, (Essais 1.3) souligne ainsi la perpétuelle mutation, la marche en avant de l’être. Il montre aussi que notre faculté à nous projeter vers l’avenir constitue un obstacle à la connaissance de notre moi.

S’il est probable de retrouver chez un individu les mêmes traits de caractère à différentes étapes de sa vie, il est fort rare que ces caractéristiques mêmes qui font la spécificité de cette personne n’aient pas évolué tout au long de son existence. « On ne peut pas descendre deux fois dans le même fleuve. » (Héraclite.) La recherche de notre « moi » s’apparente donc à la recherche philosophique de la sagesse, dans la mesure où cette recherche est infinie. Se connaître soi-même, ce serait se chercher à chaque instant, s’exercer sans cesse à l’autocritique.

Cet appel régulier à l’autocritique, on l’a vu, doit s’appuyer à la fois sur l’introspection et l’appel au regard de l’Autre, et rechercher la vérité dans la confrontation des subjectivités. La recherche de la nature du « moi » nécessite un esprit critique envers soi-même, une grande capacité d’abstraction (puisqu’il faut s’efforcer d’oublier son amour-propre pour se considérer le moins subjectivement possible), une grande constance (il ne faut jamais se surprendre à croire que l’on se connaît « une fois pour toutes ») et un esprit à la fois analytique et synthétique : pour arriver à la connaissance de soi, il faut en effet savoir confronter efficacement les subjectivités (la sienne et celle de l’Autre) pour en faire jaillir la vérité.

Cependant est-il possible d’accéder à une connaissance pleine et entière de soi ? Il est clair que les moyens que nous avons passés en revue permettent d’explorer notre intériorité, mais leur combinaison adroite peut-elle, seule, nous amener à la connaissance de l’ensemble de notre être ?

Les découvertes de la psychanalyse, et les travaux des différents philosophes que l’on peut qualifier de « précurseurs » de cette science, semblent prouver que non. En effet, notre conscience ne serait qu’une partie de notre « moi » total, autrement dit, l’Homme est plus que la simple conscience qui semble a priori le diriger. Rêves, actes manqués, lapsus, névroses et psychoses diverses attestent l’existence d’un « moi » plus profond que notre « moi » pensant et organisateur de pensée, d’un inconscient formé de pensées refoulées par un « organe de censure » de notre conscience mais qui, parfois, remontent à la surface – et se traduisent par des « symptômes » parfois dangereux pour la personne.

Freud, le fondateur de la psychanalyse, affirme même dans sa Métapsychologie que « ce n’est qu’au prix d’une prétention intenable que l’on peut exiger que tout ce qui se produit dans le domaine psychique doive aussi être connu de la conscience. » Autrement dit, la conscience ne représente qu’une infime partie de notre moi, et toute connaissance de ce que nous sommes vraiment est définitivement hors de notre portée.

La conscience ne serait qu’une île minuscule, perdue au milieu d’un immense océan de pulsions refoulées. Les habitants de l’île de Conscience seraient de malheureux sauvages, toujours le ventre vide, en même temps effrayés et attirés par l’étendue d’eau sans limites s’étalant autour de leur territoire. L’île de Conscience est régulièrement submergée par les vagues de l’inconscient, causant des dégâts considérables.

Les Consciencieux aimeraient découvrir le vaste monde, mais les misérables arbres aux branches tordues poussant sur le sol rocailleux de leur îlot ne peuvent suffire à la construction du navire de fort tonnage qui pourrait servir à leur expédition. De plus, certains d’entre eux sont terrifiés par la Mer de l’Inconscience et par les créatures qui en habitent les profondeurs.

De plus, il existe sur l’île de Conscience des terres en friches, inexplorées par ses habitants. Dans ses Nouveaux essais sur l’entendement humain, Leibniz montre qu’ « il y a à tout moment une infinité de perceptions en nous, mais sans aperception et sans réflexion, […] dont nous ne nous apercevons pas. » Il existe en effet des « degrés » dans l’échelle de la conscience : conscience en sommeil, conscience éveillée, conscience active, conscience absolue. Il faut bien admettre que la plupart du temps, nous ne prenons pas la peine d’analyser tous les messages qui nous parviennent. En passant d’un degré de conscience à un autre, nous éprouvons, en un court instant, la sensation d’un homme qui, après des années passées dan un cachot obscur, recouvre sa liberté et contemple à nouveau la lumière du jour. Cependant nous passons la plus grande partie de notre vie dans la pénombre de notre conscience, nous ne prenons en compte, des sensations qui nous parviennent du monde extérieur, que celles qui s’imposent directement à nous avec force ; or, pour accéder à la pleine conscience de nous-mêmes et du monde extérieur, il faudrait réinvestir le terrain de notre entendement, et ramener vers la conscience tout ce qui nous parvient, ainsi que tout ce que nous avons en apparence oublié mais qui agit encore sur notre psychisme. C’est un véritable travail de tous les instants, peut-être le véritable sens du mythe de Sisyphe.

Autrement, nous serions condamnés à mener une vie de fantômes, au milieu des ténèbres de l’absence de conscience.« Nous sommes des automates les trois quarts de notre vie », disait Leibniz. En effet, nous sommes le plus souvent guidés par nos habitudes, nos réflexes, notre éducation et nos sentiments inconscients que par notre véritable conscience.

Faut-il cependant, devant les faits mis en évidence par la psychanalyse, abandonner toute recherche de soi ? Faut-il, au contraire, poursuivre l’entreprise commencée et aller toujours plus avant dans la recherche de la connaissance de soi ? Avons-nous les moyens d’explorer notre inconscient ?

S’il est fort improbable que nous puissions parvenir à une connaissance absolue de nous-mêmes – ce qui ferait de nous l’égal des « dieux » qu’évoque l’inscription du temple de Delphes -, nous pouvons tout de même accéder à une meilleure connaissance de nous-mêmes.

L’introspection nous permet de mettre de l’ordre dans nos sentiments, l’appel au regard de l’Autre nous donne une vision de nous-mêmes plus objective, la psychanalyse permet de faire remonter à la surface du conscient nos désirs secrets, le maintien en éveil de notre conscience agrandit notre entendement, et l’esprit d’autocritique assure la constance de nos recherches, indispensable dans la mesure où nous sommes des êtres de changement et où nous ne sommes plus les mêmes d’un moment de notre vie à un autre.

Dans son essai L’Être et le Néant, le philosophe existentialiste français Jean-Paul Sartre évoque le problème psychanalytique du refoulement. D’après Freud, nous avons en nous des pulsions inconscientes, que notre conscience refuse de laisser s’exprimer. Force est alors d’admettre que « la censure, pour appliquer son activité avec discernement, doit connaître ce qu’elle refoule. » Or, la censure doit nécessairement « avoir conscience de discerner » les impulsions dangereuses. Les résistances du malade soigné par la psychanalyse « impliquent au niveau de la censure une représentation du refoulé en tant que tel. » Les efforts de la censure pour empêcher le dévoilement de l’objet refoulé impliquent en effet « une compréhension du but vers quoi tendent les questions du psychanalyste et un acte de liaison synthétique par lequel elle compare la vérité du complexe refoulé à l’hypothèse psychanalytique qui le vise. » Si nous n’avons pas conscience de « ces différentes opérations », c’est que la censure est « conscience d’être conscience de la tendance à refouler, mais précisément pour n’en être pas conscience. » Autrement dit, la censure fait preuve de « mauvaise foi » sartrienne ; et nous avons en réalité conscience de ce que nous voulons cacher à la fois aux autres et à nous-mêmes. 
Une autre manière de savoir qui je suis serait de réinvestir les « friches » de ma conscience. Rêveries, fantasmes, imagination font également partie de moi. Les refuser comme « folles du logis » nierait des pans entiers de ma personnalité. Nous sommes devant un autre paradoxe : si la rêverie est une conscience qui diminue, elle ouvre également sur le monde intérieur, à mi-chemin de la conscience et du rêve.

« Je », on l’a vu est le sujet se pensant dans l’immédiateté, avec certains inconvénients comme l’étroitesse du champ de la conscience, sa subordination à un projet immédiat. Dans la rêverie, nous dit Gaston Bachelard ( introduction de La poétique de la rêverie), « la poésie constitue à la fois le rêveur et son monde », une sorte de réconciliation du je et du moi. En nous obligeant à une prise de conscience, à un retour systématique sur nous-mêmes, cette manière d’utiliser l’image n’est pas une rêverie poétique mais « un accroissement de conscience, […], un renforcement de la cohérence psychique. » Bachelard propose de laisser vivre en nous la rêverie pour mieux en jouir et l’étudier, pour mieux nous construire.

Même si toute connaissance définitive de notre « moi » est à jamais hors de portée du champ de nos investigations, il est absolument nécessaire de parvenir à une meilleure connaissance de soi-même. Cette connaissance permettrait de faire en nous-mêmes la distinction entre ce qui procède de l’habitude, de l’éducation, des réflexes, du conditionnement social et ce qui procède de notre volonté consciente et indépendante.

Se demander ce que l’on peut savoir de soi est un enjeu considérable. Notre relation à nous-mêmes conditionne une claire perception non seulement de nous-mêmes, mais aussi du monde et des autres, des relations que j’entretiens avec ce monde. Je est le mieux placé pour parler de moi, même si cette place est parfois inconfortable ! Tous les moyens semblent bons pour se connaître, c’est à dire choisir sa vie. La marche vers la connaissance de soi est donc, au fond, une marche vers la liberté, une démarche philosophique.